Fenêtre sur le passé
En chargement

Expédition du curé Labelle

Le projet du curé Labelle

L’idée de la colonie de Nominingue prédate de beaucoup l’établissement des premiers arrivants. En effet, cette idée nait dans la tête du curé Labelle lors d’une expédition en 1879 dans ce qui deviendra les Hautes-Laurentides. Il remonte la rivière Rouge jusqu’au lac Nominingue. Enchanté par la région et convaincu de son potentiel, dès son retour à Saint-Jérôme, il commence à vanter les mérites de la localité en tant que colonie potentielle et prévoit déjà en faire la capitale des Cantons du Nord.

 

Attisé par le potentiel, il débute des démarches pour convaincre une communauté religieuse de s’y établir, question de gérer la colonisation locale. Nous sommes à une époque où la vie religieuse est omniprésente et jugée nécessaire. Le curé sait qu’une communauté religieuse pourra répondre aux besoins des colons d’un point de vue spirituel, mais c’est aussi l’occasion d’implanter une communauté éduquée qui pourra s’occuper de l’aspect administratif de la colonie.

Le curé Labelle en expédition dans les cantons du Nord, vers 1872

1883

La seconde maison Martineau en 1920 - Une banque y est installée jusqu'en 1944 environ

Les débuts de la colonie sous les Jésuites

C’est finalement la Compagnie de Jésus, plus communément appelés Révérents Pères Jésuites, qui répond à l’appel du curé Labelle. Dès l’année suivante, en 1880, un Jésuite est sélectionné pour s’établir dans la colonie de Nominingue : le père Marcel Martineau. Il faut toutefois attendre l’année 1883 pour que le tout nouveau responsable de la colonie s’installe sur les rives du Grand lac Nominingue, précédé par son frère Vital et quelques autres pionniers. Les colons ont finalement l’aide promise pour les épauler dans le développement de la colonie.

 

Les Jésuites apporteront donc, à partir de ce moment, un précieux soutien à ceux qui osent l’aventure de la colonisation dans la Rouge. Tenant l’éducation en très haute importance, la congrégation entreprend dès le départ des démarches pour faire de Nominingue le centre intellectuel des Cantons du Nord. Dès leur arrivée, ils parlent de l’implantation d’un collège classique, bien que le projet prendra encore quelques années avant de voir le jour. Toutefois, les Jésuites convainquent rapidement les Sœurs de Sainte-Croix de s’installer à Nominingue pour y prodiguer de l’éducation. En 1887, elles prennent en main l’éducation des enfants du village avant d’étendre leur offre éducative dans les années qui suivent avec l’ouverture d’une école de Pédagogie pour éduquer les futures enseignantes, qui deviendra une école ménagère suite à l’ouverture de l’école Normale de Mont-Laurier.

 

Pourtant, tout n’est pas rose dans la colonie et plusieurs colons se plaignent de la gestion de cette dernière par les Jésuites et le père Martineau. Ces premiers jugent que ces derniers ne font pas le travail et qu’ils y sont présents essentiellement pour devenir les nouveaux seigneurs locaux des temps modernes. Fondées ou non, l’effet de ces plaintes se font sentir et les Jésuites se voient contraints de quitter la colonie en 1891. Si la colonie de la Rouge perd alors ses gestionnaires, le coup est d’autant plus dur pour Nominingue où était installé le père Martineau, qui restait, sommes toute, un membre dynamique et un moteur de développement important pour le village.

 

Saviez-vous que?

Le diocèse d'Ottawa

Avant 1913, la région des Hautes-Laurentides est encore trop jeune pour avoir son propre diocèse et tombe sous la gouverne du diocèse d'Ottawa et de Monseigneur Joseph-Thomas Duhamel. L'éloignement des paroisses de la région vis-à-vis de leur diocèse cause de nombreux problèmes. Nous sommes alors encore à l'époque où l'information voyage majoritairement par voie terrestre, par la poste ou via des visites en personne. Au tournant des années 1910, la situation devient ingérable, plusieurs paroisses s'étant formées dans les deux décennies précédentes. En 1913, la région obtient finalement son diocèse, placé sous la gouverne de Mgr François-Xavier Brunet. Malheureusement, c'est à Mont-Laurier que seront installés le siège épiscopal et sa cathédrale et non à Nominingue, comme le prévoyait le curé Labelle dans son projet de colonisation des cantons du nord.

1904

Le pavillon des classes du collège, 1912

Deux décennies dynamiques

Ce sont les chanoines réguliers de l’Immaculée-Conception qui prendront la relève des Jésuites en 1891. Malgré ce remplacement, une série de plaintes adressées à l’évêque d’Ottawa entre 1897 et 1907 témoignent du mécontentement des colons de la Rouge envers leurs nouveaux gestionnaires. Pire encore, l’année 1891 marque la mort du curé Labelle, certainement la plus puissante voix au Québec en faveur de faire de Nominingue la nouvelle capitale régionale des Cantons du Nord.

 

Malgré ces coups durs, Nominingue garde la tête haute et le dynamisme des colons se fait sentir. Le projet de devenir capitale régionale est encore à portée de main et les efforts pour le rendre réalité sont omniprésents. Le chemin de fer fait son arrivée en 1904. La même année, Sem Lacaille démarre une immense usine de placage, la première du genre au Canada, sur les rives du Grand lac Nominingue. Le premier collège régional ouvre ses portes à Nominingue en 1910, concrétisant ainsi le rêve des Jésuites. En 1914, la congrégation des Frères de Sainte-Croix ouvre une immense maison-sanatorium aux abords du Grand lac Nominingue destiné à accueillir des malades de partout au Québec. On croit alors que l’air de la campagne contribue beaucoup à la guérison.

 

Bref, malgré le remplacement des Jésuites par les Chanoines Réguliers de l’Immaculée-Conception et la mort du curé Labelle, Nominingue a su rester dynamique et alors que la discussion d’établir une nouvelle capitale dans les Cantons du Nord commence à prendre de l’ampleur dans les années 1910, Nominingue peut déjà se présenter comme candidat idéal pour un tel projet.

 

Saviez-vous que?

Le château Lacaille

Grâce à la prospérité apportée par son usine de Bellerive, l'entrepreneur Sem Lacaille prend la décision quelques années après son implantation de faire construire une magnifique et immense résidence de courant néo-victorien. Le château Lacaille, comme on l'appelait dans la région, était une magnifique résidence de quatre étages recouverte de granit rose, de briques et de pierres grises qui surplombait le lac Nominingue. Construit au coût de 250 000$, une véritable fortune à l'époque, le château aura accueilli durant son existence plusieurs invités de marque, sur l'invitation de M. Lacaille. On compte notamment parmi ces invités le premier ministre du Canada, Wilfrid Laurier, et le fondateur du journal Le Devoir, Henri Bourassa. Le bâtiment brûle en 1926 ou 1929.

1913

La gare de Nominingue

Années 1910 et la course à la capitale régionale

Mais un autre village, celui-ci sur la rivière du Lièvre, convoite aussi le poste de capitale régionale. Mont-Laurier, alors Rapide-de-l’Orignal, se dit, comme Nominingue, le lieu idéal pour établir une capitale.  Nominingue, comme Mont-Laurier, ont alors de forts arguments de leur côté. Ce sont respectivement les deux villages les plus développés de la région; Nominingue au niveau de la Rouge et Mont-Laurier au niveau de la Lièvre.

 

En fait, si les deux villages affichent un développement industriel semblable, Nominingue semble toujours être de l’avant en 1910 pour ce qui est des institutions. Plusieurs congrégations religieuses importantes y sont installées, le collège régional y est situé et, lorsque des questions légales doivent se régler, c’est à Nominingue que l’on envoie les représentants du district judiciaire d’Ottawa pour régler la question. Vraisemblablement, Nominingue, en 1910, était destinée à devenir la capitale régionale.

 

Mais que s’est-il passé? Parce que nous savons aujourd’hui que c’est Mont-Laurier qui est devenue capitale régionale. La tradition régionale nous dit que c’est à cause d’un homme, le curé Alphonse Génier de Mont-Laurier. Bien que Nominingue et Mont-Laurier multiplient les communications auprès des instances concernées pour demander à devenir la capitale, Génier est plus efficace, possiblement parce qu’il était particulièrement doué dans l’art de flatter l’égo des politiciens. La légende veut qu’il aurait mentionné au premier ministre du Canada, Wilfrid Laurier, que les habitants du Rapide-de-l’Orignal souhaitaient renommer leur localité en son honneur. C’était vers 1913, alors qu’on cherche à créer un nouveau district judiciaire dans les Cantons du Nord (le région était jusqu’alors sous la juridiction du district judiciaire d’Ottawa). Laurier aurait par la suite fait pression pour que le nouveau district soit centralisé à Mont-Laurier. Par effet domino, tous les autres services régionaux (diocèse, commission scolaire, sièges de ministères, etc.) sont également établis à Mont-Laurier dans les décennies qui suivent.

1945

Hôtel de Nominingue, en opération dès 1898

Difficultés et réorientations

La perte de la course à la capitale régionale face à Mont-Laurier fut un coup dur pour Nominingue. Non seulement, cette nouvelle situation ralentit le développement de nouvelles institutions publiques et parapubliques sur le territoire, mais en plus cause du recul à certains niveaux. Comme le diocèse est maintenant à Mont-Laurier depuis 1913, la décision est prise de rouvrir le séminaire Saint-Joseph à Mont-Laurier lorsque l’original, situé à Nominingue, brûle cette même année. L’évêque Brunet souhaite avoir son séminaire plus près de lui, au détriment de la population de Nominingue. Dans le même ordre d’idées, l’usine Bellerive Veneer and Plywood passe au feu en 1943 et l’important moteur économique du village est réouvert à Mont-Laurier par un groupe d’investisseurs lauriermontois.

 

Cette période est donc marquée par beaucoup de pertes, le plus souvent au profit de Mont-Laurier. Nominingue doit donc se réorienter si on veut maintenir le dynamisme des premières années et la voie du développement des institutions publiques n’est plus possible. Intelligemment, on se tourne alors vers l’une des plus grandes richesses de la localité : l’immense et magnifique lac Nominginue. Avant même la fondation de la colonie, l’endroit a la réputation d’être magnifique et ce, notamment, grâce aux discours du curé Labelle sur le lac.

 

L’industrie touristique prendra donc une importance majeure à partir de la période d’après-guerre, le tout motivé en bonne partie par la création de la route Montréal-Abitibi en 1940 puis l’émergence de la classe moyenne et la prolifération du transport automobile pendant les Trente Glorieuses (les trois décennies suivant la Seconde Guerre mondiale). Aujourd’hui, Nominingue continue dans cette vocation touristique, une partie importante des résidents du territoire étant des villégiateurs. La localité a également adopté une fonction résidentielle dans les dernières décennies du 20e siècle. La majorité des emplois régionaux s’étant concentrés dans la capitale de Mont-Laurier ou dans la sous-capitale de Rivière-Rouge, beaucoup prennent la décision d’habiter à Nominingue pour profiter de la qualité de vie qu’on y retrouve tout en travaillant à l’extérieur.